Projet pour Occurrence
Une oeuvre ancienne ne survit dans la tradition de l’expérience esthétique ni par des questions éternelles ni par des réponses permanentes, mais en raison d’une tension plus ou moins ouverte entre question et réponse, problème et solution, qui peut appeler une compréhension nouvelle et relancer le dialogue du présent avec le passé. H.-R. Jauss Pour une esthétique de la réception
Lièvres d’atelier
La rencontre de deux éléments ou plus sur une même surface – une toile – produit une lecture différente des éléments. Ni l’un, ni l’autre. Mais non plus tout à fait la somme des deux ; plutôt à côté. Dans mon travail, cette pratique qui consiste à associer, souvent de façon violente, des éléments différents sur une même toile s’inspire de ce qu’Umberto Eco nommait l’oeuvre ouverte, c'est-à-dire la libre interprétation du signe, ouvert à une signification personnelle1. Ce que je cherche est l’absence de lien, de signification préalable des éléments regroupés ; l’idée que ces éléments perdent leur narration par l’association avec l’autre, perdent en quelque sorte leur identité2. Ils sont déracinés de fait par le simple jeu d’association. Ainsi déracinés, le spectateur est libre d’utiliser ces éléments pour écrire sa propre narration.
Revenons à nos lièvres. La série de toiles en cours traite thématiquement de « l’atelier du peintre » comme lieu qui renferme un micro univers, reflet du monde, comme le principe de l’ontogenèse qui reflète et récapitule la phylogenèse d’Haeckel3. Dans cette série je commence en partant de peintures historiques d’ateliers ; les Menines de Vélasquez, celle de Courbet, ou celle de Friedrich. J’utilise ensuite des images d’ateliers de peintres contemporains afin de glisser progressivement de la référence historique à celle de l’atelier comme concept. Parfois l’atelier ‘contemporain’ se télescope dans l’atelier historique, se superposant ou se fondant l’un dans l’autre4. Le lièvre est apparu comme objet perturbateur selon mes habitudes d’introduire des éléments de rupture dans mes toiles ; quadrillages, bandes de couleur en à-plat, textes, ou éléments de natures mortes. Le lièvre a retenu mon attention car il me rappelle cette performance de 1969 de Josef Beuys où il disait enseigner l’histoire de la peinture à un lièvre mort. La présence du lièvre introduit donc un autre mode de lecture de l’histoire de l’art. Se développe ainsi une sorte de jeux de miroirs en abîme qui rejoint ma réflexion sur la construction culturelle.
Concrètement, je vais exposer des œuvres issues de cette thématique de l’atelier. Je propose de réaliser une série de peintures à l’huile sur tirages numériques de photographies. Ces photographies représenteront soit des ateliers d’artistes, soit des paysages – évocation de l’environnement naturel du lièvre. Dans son symbolisme, Beuys associait le lièvre au mouvement. Je vais reprendre cette idée du mouvement en utilisant le lièvre comme fil conducteur, passant d’une œuvre à l’autre et guidant le spectateur vers une série de peintures à l’huile sur toile qui seront présentées dans la salle du bas. Ainsi, le lièvre, à son tour, sera celui qui nous enseignera l’histoire de la peinture. La salle du haut avec sa lumière naturelle et la hauteur sous plafond est bien adaptée pour présenter des œuvres sur papier suspendues, flottantes5. Les toiles présentées en bas tourneront aussi autour du motif du lièvre et de l’atelier mais, par leur facture et leurs motifs, feront plus clairement référence à l’histoire de la peinture. La salle du haut qu’on peut considérer comme celle du lièvre, serait, en quelque sorte, celle de la phylogénie tandis que la salle du bas - de l’atelier - serait celle de l’ontogenèse6 pour reprendre ma description du thème de l’atelier.
1 Dans la préface à L’œuvre ouverte, Umberto Eco définit l’œuvre d’art comme étant « un message fondamentalement ambigu, une pluralité de signifiés qui coexistent en un seul signifiant ». Son travail consiste, dans L’œuvre ouverte, à voir « comment cette ambiguïté devient aujourd’hui une fin explicite de l’œuvre, une valeur à réaliser de préférence à toute autre ».
2 Mais ils peuvent prendre une toute autre signification : l’infante des Menines de Vélasquez quitte sa robe de petite fille du roi pour devenir emblème de la Peinture.
3 Laissons de côté la désuétude scientifique de cette théorie, elle offre malgré cela une belle image de mise en abîme.
4 Voir la suite d’images de la série Work in progress.
5 Pour un exemple de travail sur papier suspendu, voir la série de lithographies réalisée pour Mayence en 2008. 6 En biologie de l'évolution, on contraste souvent l'ontogenèse, l'histoire d'un individu particulier, et la phylogenèse, l'histoire évolutive de l'espèce à laquelle appartient cet individu. Wikipédia
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